Le port de Douarnenez après la pluie

Après une nouvelle journée nationale de manifestation et plus de 35 jours de grève, le mouvement de protestation semble s’essouffler; et grâce à l’abandon ce jour du principe de l’âge pivot (comme nous le suggérions il y deux semaines), la réforme, redevenue juste, semble pouvoir aboutir…

Retraite… je me remémore une nouvelle écrite début 2002, il y a donc 18 ans. L’action se passe en début 1968 :

C’est devenu un rituel depuis que l’Éducation Nationale lui a « fait admettre ses droits à pension » comme le dit si joliment la prose administrative. La pipe au bec, vers les 9 h il ouvre la porte en bois couleur bordeaux de la vieille librairie-papeterie, faisant retentir un petit gling discret. Lentement il se dirige vers le présentoir des quotidiens. Il prend Le Monde, le lundi, il se rabat sur Combat et le mercredi il ajoute Le Canard Enchaîné. Il jette un coup d’œil rapide sur la Une. Aujourd’hui 15 mars Viansson-Ponte annonce que la France s’ennuie.

La France s’ennuie ! Lui, il ne s’ennuie pas. Soixante-sept ans, encore en pleine forme, célibataire par hasard (mais il s’en accommode très bien) il n’a pas le temps de s’ennuyer : entre le tour de ville du matin (journal, pain, …), la lecture matinale de Son Monde, c’est déjà le déjeuner qu’il a fallu préparer ; et pour l’après midi il y a une petite marche, si le temps le permet, sa collection de timbres, le club d’échec, le jeudi avec les anciens collègues, deux heures de tennis le mardi, la télévision le soir (comme dit madame Martin la fromagère des halles « Depuis qu’on a la deuxième chaîne, on a du choix »). Alors s’ennuyer ! Il commencera sa lecture matinale par cet article de Viansson, un des journalistes de la Rue des Italiens qu’il lit toujours avec plaisir !

Comme tous les jours également, il parcourt du regard les rayonnages. Il n’y a pas tous les jours des nouveautés, mais enfin… Et puis, un livre qui ne vous tentait pas hier peut vous séduire aujourd’hui. Tiens d’ailleurs un ouvrage qu’il n’avait point encore vu : la réédition de la biographie de Joseph Fouché, fourbe ministre de la police de Napoléon par Stefan Zweig, célèbre auteur autrichien, connu notamment pour « Le Joueur d’échec ». Cette biographie fait référence et était épuisée depuis plusieurs années. I l prend le livre, le feuillette machinalement, sachant déjà qu’il va l’acheter, lui l’amateur d’histoire et précisément de cette période agitée. Il tend ses achats à madame Jugant qui se croit toujours obligée de faire une causette, sa plaisanterie préférée étant de dire à un acquéreur du journal Le Monde « vous avez le monde entre vos mains ».

Il ne sera pas resté longtemps en rayon celui-là. Je l’ai reçu ce matin. Ah, ce Fouché, quel personnage ! Il a trahi tout le monde et pour finir dans son lit, riche comme Crésus et Duc ou quelque chose comme ça.
– Oui, Duc d’Otrante. Une vie mouvementée qui ne génère pas l’ennui.
– Ça vous pouvez le dire. Avec le journal, ça vous fera 30,50 F.

Pendant qu’il paye la commère, un gling retentit. Une jeune femme pénètre dans la boutique. Il croit la reconnaître (il n’a jamais été très physionomiste) comme une de ces anciennes élèves .

Voyons, c’était en quelle année ?… Ça y est, il a trouvé. Elle préparait son 2° bac qu’elle eut d’ailleurs brillamment. Comment s’appelait-elle ? Martine ? Danièle ?, Isabelle ? Oui, c’est cela, Isabelle. Elle doit avoir près de 25 ans la demoiselle. Toujours aussi mignonne, la même coiffure avec ses cheveux châtains coulant sur ses épaules. Et puis, habillée à la mode d’aujourd’hui, qui laisse devinée les formes…

En arrivant à la caisse elle lui tend une main franche et sympathique en lui disant Bonjour Monsieur le professeur
– Dites, Madame Jugant, n’avez pas reçu la dernière bio de Fouché par Stefan Zweig ?
– Vous pouvez dire que vous manquez de chance ma petite demoiselle, le Monsieur vient juste de l’acheter.
– Allez Madame Jugant, donnez ce livre à Mademoiselle… Isabelle je crois. C’est une mes anciennes élèves, je ne voudrais pas être responsable de retard dans ces travaux universitaires. Commandez-moi un nouvel exemplaire, Madame Jugant.
– Ah bien là vous êtes chic, permettez que je vous fasse la bise

Et joignant le geste à la parole Isabelle dépose un gros baiser sur la joue du retraité.

Repartant avec son seul journal (j’ai dû être ridicule quand elle m’a fait la bise), il repense à cet article qu’il doit lire en priorité « La France s’ennuie ». Un baiser sur la joue, dans 6 semaines le mois de mai. Comment parler d’ennui ? En mai, fais ce qu’il te plait…

[Quimper, Janvier 2002]