Caricature de jacques Chirac, Président de la République

«Mais qu’est-ce qu’elle me veut de plus cette mégère ? Mes couilles sur un plateau ? »  Cette phrase, à l’emporte-pièce, a été prononcée en février 1988 lors d’un sommet européen à Bruxelles et concernait la Première ministre britannique, Margaret Tatcher. L’homme qui l’a prononcé, croyant le micro coupé, n’était autre que le Premier ministre français, l’homme qui, décédé, jeudi dernier, occupe le monde politique et médiatique depuis déjà 72 heures. Et cela n’est pas fini puisque après l’hommage aux Invalides aujourd’hui, nous aurons le deuil national demain lundi. Et finalement nous n’aurons échappé à une grande cérémonie à Notre Dame de Paris que grâce (à cause) d’un incendie au printemps dernier.

Grand moment d’union nationale. Après Johnny, l’évadé fiscal, « Super Menteur »., le grand homme (1,92m sous la toise).  Mais, outre ce goût immodéré pour les formules gaillardes , qui pourrait nous plaire  (« Cela m’en touche une sans faire bouger l’autre », « Buvons à nos femmes, à nos chevaux et à ceux qui les montent »), que retenir de cette longue, très longue, trop longue carrière ?

Une ambition féroce – Sorti de l’ENA en 1959, il sera dès 1962 conseiller de Georges Pompidou à Matignon. Député de la Corrèze de 1967 à 1995. Président du Conseil général de Corrèze de 1970 à 1979. Ministre de 1967 à 1974. Premier ministre de 1974 à 1976 et de 1986 à 1988. Maire de Paris de 1977 à 1995. Président de la république de 1995 à 2007. Le palmarès est impressionnant.

Un éclectisme politique prononcé – Signataire en 1950 de l’Appel de Stockholm, une pétition d’inspiration communiste, il refusera l’invitation de son ami de Sciences Po Michel Rocard de le suivre à la SFIO, estimant ce parti, ancêtre du PS, trop à droite. Entre 1956 et 1960, il sera Algérie Française : en poste à Alger lors de la semaine des barricades, ses camarades énarques de la promotion Vauban devront lui tordre le bras pour lui faire signer une pétition de soutien au Général de Gaulle. Son gaullisme n’est  venu qu’après… Dans les années 60, il sera surtout pompidolien. Fin des année 70, il sera le chantre de d’un « travaillisme à la française ». Un peu plus tard, sa bible sera le libéralisme pur et dur façon Tatcher et Reagan. En 1995, il gagnera la course à l’Élysée sur le slogan de la « fracture sociale » , fracture qu’il se gardera bien de réduire une fois élu. En fin de carrière, il aimera se présenter comme le digne héritier du « Petit Père Queuille », Rad-soc en terre corrézienne sous la IIIème République. Pragmatique selon ses amis et journalistes complaisants, l’homme est surtout un formidable opportuniste.

Un tueur –  Aujourd’hui on veut nous laisser accroire en l’image d’un homme bon, sympathique… Qu’il le soit dans sa vie privée, qu’importe après tout, nous parlons d’un personnage public (et encore il n’est pas certain que Bernadette ait beaucoup apprécié les innombrables « bontés » que son mari accordait à tout ce qui portait jupon). Mais dans le Job… « C’est un tueur » (Olivier Stirn) « C’est quand même quelqu’un qui est capable de tuer son plus proche » (Jean-François Probst). A son tableau de chasse, rien que du beau monde, tous de son bord politique : Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Barre, Édouard Balladur, tous morts politiquement au champ d’honneur de la chiraquie. Au delà du combat politique, l’homme a su distiller efficacement les coups les plus bas…

L’argent – Cela a commencé en mars 1969 par l’achat à petit prix du Château de Bity en Corrèze. Un bâti nécessitant travaux. Le jeune Secrétaire d’État réussi le mois suivant à le faire classer monument historique ce qui lui permit par la suite de le restaurer en bénéficiant des aides de l’État. Cet homme et son épouse ont toujours eu un problème avec l’habitat : de 1967 à 2007, ministre, Premier Ministre, Maire de Paris, Président de la République, il a toujours été logé, blanchi par la République dans des palais nationaux. Et quand l’heure de la retraite a enfin sonnée, le couple avide n’a pu se résoudre à payer son loyer : des amis lui ont prêté de beaux appartements parisiens : 396 m2 quai Voltaire mis à disposition de 2007 à 2015 par les héritiers de Rafic Hariri, homme d’affaire et politique libanais. Ensuite, ce sera rue de Tournon, dans le 7ème, grâce cette fois à son autre amis François Pinault. Il est vrai que ce couple de vieillards vivait de revenus modestes : le cumul des différentes retraites (conseiller à la cours des comptes, ministre, députés…) était d’environ 31 000 €. Nous sommes loin de la fracture sociale (et nous ne citerons que pour mémoire les milliers de francs dépensés quotidiennement en « frais de bouche » à la Mairie de Paris, les billets d’avions payés en liquide, les vacances somptuaires à l’île Maurice…).

Mais, me direz-vous, chaque médaille a son revers, chaque homme a sa part d’ombre que l’on oublie volontiers face aux résultats obtenus par ces hommes d’action. Alors, justement, penchons-nous sur les réalisations de cet homme ayant rempli ces multiples fonctions. Quelle est son bilan ?

Député – Nommé Secrétaire d’État dès son élection, il n’a pas vraiment siégé avant sa démission fracassante d’août 1976 comme Premier ministre. Ensuite, de 1976 à 1986 puis de 1988 à 1995, son travail de député n’a pas marqué les mémoires.

Président du Conseil général – Là encore aucune action marquante, hormis les très, trop, nombreuses subventions parisiennes octroyées à « son » département.

Ministre – Comme Secrétaire d’État aux problème de l’emploi, il a créé l’ANPE en 1967. Comme secrétaire d’État au budget en 1968-1969, il a apprit à connaître Giscard… Il fut, de l’avis général, un très mauvais Secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement. Ministre de l’agriculture un an et 7 mois, il a appris à se faire aimer des agriculteurs. Ministre de l’intérieur en 1974, ces trois mois furent principalement consacrés à saboter la campagne de son « compagnon » Chaban.

Premier ministre – De son premier passage à Matignon entre 1974 et 1976, cornaqué par son président on ne retiendra que peu de chose : son soutien efficace à Simone Veil lors du vote de la loi sur l’avortement et sa démission. Deuxième passage entre 1986 et 1988, sa période Tatchérienne. Une action brouillonne : les privatisations menées par son ministre des Finances Édouard Balladur; le fiasco de la réforme des universités (loi Devaquet) se terminant par la mort du jeune Malick Oussekine; l’apothéose de ces deux années de cohabitation, le massacre de la grotte d’Ouvéa : une prise d’otage en Nouvelle Calédonie se terminant par un assaut des gendarmes trois jours avant le 2ème tour de l’élection présidentielle faisant 21 morts.

Maire de paris – Que retenir des trois mandatures de 1977 à 1995 autre que les « affaire » : électeurs fictifs du 5ème arrondissement, emplois fictifs, frais de bouche, cassette Méry… ? Pas grand chose en vérité.

Président de la République – Deux mandatures qui seront une succession d’erreurs et de fautes politiques. Manœuvrier de haut vol pour conquérir le pouvoir, l’homme ne sait qu’en faire quand, à 62 ans, il touche au Graal. Élu sur le thème de la fracture sociale, c’est Alain Juppé qu’il désigne comme Premier ministre au détriment de Philippe Seguin le « gaulliste social ». Deux ans plus tard, la dissolution de convenance remet la gauche au pouvoir pour 5 ans. Le président « gaulliste » ne démissionne pas. En 2002, il est réélu triomphalement face Le Pen avec plus de 80% des voix. Le Président n’est pas au rendez-vous de l’histoire. Il ne saisit pas la chance offerte de rassembler les Français qui, avec l’appui significatif de la gauche,  s’étaient unis sous sa bannière. Il nomme un gouvernement de premier tours… Trois ans plus tard, il soumet à référendum la ratification du projet de constitution européenne. Perdu. Le président « gaulliste » ne démissionne toujours pas. Des ennuis de santé fragilise la fin de mandat de celui que son ministre de l’intérieur affublera du sobriquet de Roi fainéant… De ces 12 années, on retiendra le discours du Vel d’Hiv le 16 juillet 1995 au cour duquel, pour la première fois, un président reconnaît la responsabilité de la France dans les déportations de juifs. Bien. En février 2003 il s’oppose au bellicisme de Geoge W. Bush en refusant au Conseil de sécurité de l’ONU l’intervention en Irak. Bien. Pour son second mandat, il s’attelle à l’insécurité routière faisant chuter fortement le nombre de morts sur les routes. Bien. Et puis ?

45 ans de vie politique et un bilan maigre, très maigre. Demain lundi, nous sous sentirons autorisé à ne pas respecter la minute de silence. Quoique le silence est peut-être la meilleure réponse au panégyrique ambiant de ce Maitre Jacques qui restera dans l’histoire comme une coquille bien vide.

  • Pour en savoir plus, je vous conseille l’excellent documentaire de Patrick Rotman en deux parties [Chirac : le jeune loup (1932 – 1981)2006) et Chirac : le vieux lion (1981 – 2006) – 2006 ] re-diffusé jeudi et visible en replay sur France.tv.